Visuel officiel de la saison L’année des 10 ans
Photo : Les Tanneries – CACIN, Amilly

BIANCA BONDI, ALEXANDER CALDER, JAVIER CARRO TEMBOURY, ÉLÉONORE FALSE, MORVARID K, PAUL MAHEKE, NAOMI MAURY, ENRIQUE RAMÍREZ, EDGAR SARIN, ADRIEN VESCOVI... / PROGRAMMATION : ÉRIC DEGOUTTE

« La traversée des maisons : habiter l’écart, féconder le temps »

Célébrer dix années d’activité au sein du Centre d’art contemporain d’intérêt national Les Tanneries, ce n’est pas simplement marquer un jalon chronologique ; c’est poursuivre une traversée. C’est réaffirmer la portée d’un projet artistique et culturel, Nos Maisons Apparentées, en prenant soin de mesurer le chemin parcouru depuis que ces friches industrielles, nées d’une nef de béton brut élevée en 1947 dans le halo d’une modernité industrielle triomphante, vidée de son contenu vingt ans plus tard, furent laissée à l’immobilité de ses eaux noires et désertées. De cette désindustrialisation naîtra, par la porosité lente du délaissement, une friche habitée d’abord par le végétal rudéral, puis par les jeux d’enfants, puis par la curiosité pour devenir dans l’écart des espaces d’expérimentation, d’hospitalité et de création partagée. 

En dix ans, Les Tanneries se sont affirmées comme un lieu qui compte à l’échelle nationale et internationale — une institution d’exception où l’exigence de la recherche curatoriale, l’audace de la production in situ et le soin attentif apporté à l’accompagnement des visiteurs s’unissent pour donner toute sa mesure au geste artistique.

Penser l’art aux Tanneries, c’est considérer le geste dans ce qui en constitue les conditions d’émergence et de déploiement : un geste qui est à la fois sujet d’étude pour le public et objet de rencontre plastique, inscrit dans un lieu réhabilité par l’architecte Bruno Gaudin comme une architecture habitable, ouverte sur sa propre mémoire et attentive à son paysage, une maison hospitalière.  Ce que le site a vécu — le passage d’un usage à un autre, d’une fonction à une désertion, d’une désertion à une réappropriation — est précisément ce que l’exposition, comme dispositif, ne cesse de rejouer à son échelle : une histoire des formes qui s’y apparentent les unes aux autres sans jamais se confondre. Aussi, « s’apparenter », dans le vocabulaire du projet, n’est pas simplement voisiner : c’est entrer dans une relation où le signe et sa perception se répondent, où l’atelier, l’espace d’exposition et le parcours de visite cessent d’être des catégories étanches pour devenir les moments d’une même « économie de fabrique ».

En prolongeant le principe de la « traverse » — cette capacité à lier les temporalités, à articuler les espaces indoor, underdoor et aroundoor et plus encore les champs de savoir, de connaissances, d’expériences  —, la nouvelle programmation artistique rythmant l’année des 10 ans déploie une constellation de présences artistiques dont le rayonnement institutionnel témoigne de la vitalité de notre projet.

Cette année jubilaire s’ouvre sur une poétique des échelles et des habitations intermédiaires. En partenariat avec le Centre Pompidou, l’exposition consacrée à Alexander Calder, sous le commissariat d’Alfred Pacquement, dévoile un ensemble exceptionnel de maquettes d’exécution et de petites maquettes de recherche. Ces formes préparatoires, matrices de pensées et volumes à l’échelle réduite, font singulièrement écho à l’idée d’architectures enchâssées, dans des mesures apparentées, se faisant « maisons dans la maison » : un principe d’emboîtement, de refuge et d’architecture intérieure que l’on retrouve également dans l’exposition d’Éléonore False (Sœur de nuit, en partenariat avec le CCC OD de Tours) où les images et les matières textiles se font réceptacles de formes, tout comme dans la pratique d’Edgar Sarin, dont les structures habitées interrogent nos modes d’occupation du monde et transforment l’exposition en une expérience plastique et relationnelle totale.

Dans la Verrière et la Petite Galerie, Bianca Bondi active quant à elle Floraison froide, érigeant un écosystème sensible où cristallisations organiques et métamorphoses chimiques viennent troubler la limite entre nos intérieurs et l’environnement extérieur.

S’inscrivant également au cœur de cette dynamique, Javier Carro Temboury déploie une présence plurielle de l’automne au printemps avec Café Transversal : Dissections, un projet participatif au long cours dont le processus transforme le rituel de la conviviale pause-café partagée avec le public en empreintes sculpturales de béton terrazzo scié et disséqué. Prolongeant ses recherches engagées au Centre Pompidou-Metz, l’artiste liera l’architecture du geste social à la mémoire matérielle de la seconde main jusqu’à réactiver sa démarche au printemps lors de la traditionnelle Fête du Gros-Moulin. 

Ces apparentements de formes, de mises en forme se font aussi appartements de temps, féconds les uns envers les autres, par lesquels la contemporanéité du monde se donne à voir dans une vivacité artistique des plus dynamiques.

Au fil des cycles, Les Tanneries réaffirment leur rôle central de laboratoire de création, d’expérimentation et d’accueil en s’inscrivant pleinement au cœur des grands dispositifs et réseaux nationaux.

Dans le cadre de ce rendez-vous national porté par le ministère de la Culture qu’est le Bicentenaire de la Photographie, Morvarid K déploie La matière du temps, fruit d’une résidence territoriale au long cours. En traitant le tirage photographique comme une matière vivante, altérable et instable, elle rend sensible « la présence infinie de l’absence », illustrant la vocation des Tanneries à accompagner la recherche au long cours et à la partager au plus près des visiteurs.

Adossée à la plateforme nationale issue du réseau fédérant la Casa de Velázquez, la Villa Médicis, la Villa Kujoyama et la Villa Albertine, ¡Viva Villa! s’associe aux Tanneries pour présenter un temps fort dédié aux écritures contemporaines les plus exigeantes. Paul Maheke y sonde le corps comme archive, territoire et mémoire de résilience ; Naomi Maury façonne des sculptures hybrides interrogeant les logiques du soin et de l’interdépendance avec le vivant ; Enrique Ramírez déploie des récits poétiques au croisement des migrations et des paysages maritimes ; tandis qu’Adrien Vescovi expose ses compositions textiles aux aléas atmosphériques, faisant du temps et du climat les co-auteurs de l’œuvre.

D’exposition en exposition, d’œuvres en œuvres, au fil des ambiances saisonnières, dans le souffle des lieux habités, au cœur des pulsations de ce qui y forme des maisonnées bruissantes de formes de vie apparentées, dans la belle appropriation des espaces en chaque temps d’habitation accomplie par les artistes et les visiteurs, se fondent l’histoire et le devenir, l’image et la réalité éprouvée, ressentie car vécue, du lieu.

Déjà, s’annoncent d’autres temps rappelant que l’année des 10 ans n’est pas une fin en soi, un aboutissement, mais bien plutôt un appel à aller encore plus loin se nourrir des perspectives.

À travers ces alliances structurantes, ces gestes inédits et cette attention renouvelée à l’accompagnement des visiteurs, les Tanneries célèbrent dix ans de création comme un « horizon d’attente » partagé — un espace transitionnel exigeant, poétique et profondément hospitalier qui relie un futur déjà présent à un espace d’expérience tissé de vécu.